— Avril 2026
Sommaire
- 1. Introduction : un feu de 4e génération
- 2. Phénoménologie du feu de batterie Li-ion
- 3. Nouveaux enjeux opérationnels pour les services de secours
- 4. Essais feu : protocoles et résultats INERIS / LCPP / SDIS 13/77
- 5. Données statistiques, études de cas et RETEX 2020-2025
- 6. Vers une classe de feu « L » lithium-ion : Proposition PNRS
- 7. Focus stratégiques par domaine à risque
- 8. Conclusion : de la réaction subie à la maîtrise doctrinale
- 9. Bibliographie
- 10. Annexes opérationnelles
1. Introduction : un feu de 4e génération
Les batteries lithium-ion équipent aujourd’hui massivement véhicules, EDPM, outillages, vélos, trottinettes et stockages stationnaires. Leur densité énergétique crée un risque incendie de nouvelle nature : emballement thermique, gaz toxiques HF, projections, ré-inflammation jusqu’à H+72.
Depuis 2020, services de secours, industriels et assureurs font face à une cinétique qui remet en cause les doctrines classiques du feu. La PNRS et plusieurs SDIS travaillent sur la création d’une classe de feu dédiée « L » pour le lithium-ion.
Postulat stratégique : on n’éteint pas un feu de lithium. On maîtrise l’emballement thermique et on empêche la propagation. La réponse n’est plus uniquement capacitaire mais doctrinale. L’objectif : passer d’une posture subie à une maîtrise du risque comme avantage concurrentiel.
2. Phénoménologie du feu de batterie Li-ion
| Paramètre | Caractéristiques opérationnelles |
| Déclenchement | Choc mécanique, surcharge, défaut de fabrication, court-circuit, vieillissement. Départ souvent sans flamme visible. Tout véhicule post-2015 est suspect |
| Emballement thermique | Réaction en chaîne cellule à cellule. Températures >800°C. Pic de puissance en 2 à 5 min |
| Gaz émis | HF très toxique, CO, CO₂, H₂, hydrocarbures, particules Co/Ni/Mn. Risque ATEX + toxique. IDLH atteint en 20s dans 1000m³ sans ventilation |
| Comportement | Projections d’électrolyte enflammé, jets de flammes directionnels, explosion de modules, ré-inflammation jusqu’à H+72. Débris projetés jusqu’à 15m à 350°C |
| Extinction | Pas d’extinction chimique du processus interne. Objectif : refroidissement à cœur <50°C et confinement |
Enjeu clé : L’eau éteint la flamme mais ne stoppe pas la réaction interne. Besoin de refroidissement massif ou d’agents dédiés.
3. Nouveaux enjeux opérationnels pour les services de secours
3.1 Doctrine d’engagement : la règle des 3R
| Étape | Actions | Points critiques |
| 1. Reconnaître | Fumée blanche dense, odeur éthérée, crépitements, sifflement. Marquage VE/VHR. Caméra thermique. | Si T°C >150°C : emballement en cours. Ne jamais ouvrir un pack. Périmètre 50 à 100m |
| 2. Refroidir | Grand débit ou rien. Mini 1000 L/min, objectif >2000 L/min sous châssis. Durée 45 min mini | À proscrire : mousse, CO₂, poudre. Accepter de contenir, pas d’éteindre |
| 3. Retirer | Extraire vers zone quarantaine extérieure 10m quand pack <80°C | Caisson immersion 72h ou surveillance H+72. Risque de reprise |
EPI adapté : ARI systématique même en extérieur. Gants isolants + écran facial. Risque HF sur eaux de ruissellement.
3.2 Moyens d’extinction : synthèse des travaux récents PNRS/SDIS
| Méthode | Efficacité | Limites opérationnelles |
| Eau grande quantité | Référence actuelle. Refroidissement cellules. 3000 à 11000 L pour un VE | Eaux polluées HF pH 2. Durée >1h. Ré-inflammation possible. 10 000 L = baisse de 200°C seulement |
| Immersion | Bac ou container rempli. Stabilise en 24-48h | Logistique lourde. Transport du véhicule. Volume d’eau 10-15 m³ |
| Agents encapsulants | AVD, F-500 : créent un film, captent HF | Coût, dotation limitée, efficacité variable selon packaging |
| Couvertures anti-feu | Confinement fumées et flammes | N’éteint pas. Risque d’accumulation de gaz sous la couverture |
| CO₂ / Poudre | Inefficace sur emballement | Refoulement des flammes uniquement, reprise immédiate |
Tendance PNRS/SDIS : eau + confinement + surveillance thermique longue. Pas d’agent miracle identifié à ce jour.
3.3 Gestion post-intervention
• Surveillance : caméra thermique pendant 24-72h. Risque de reprise même après immersion. 2 reprises possibles à H+18 et H+36.
• Stockage : zone de quarantaine extérieure, loin des bâtiments. Véhicules accidentés placés en conteneur dédié.
• Décontamination : eaux d’extinction = déchets dangereux 30 à 60m³. Ne pas rejeter. Rinçage des tenues obligatoire. Tenues EPI jetables.
4. Essais feu : protocoles et résultats INERIS / LCPP / SDIS 13/77
4.1 Résultats par échelle
1. Cellule unitaire : inflammation vers 150-200°C. Jet de flamme 1-2 m.
2. Module 5-10 kWh : propagation en 3-8 min à tout le module. Température de peau >600°C.
3. Pack véhicule 60 kWh : 15-25 min pour embrasement généralisé. Pic HRR mesuré 6-8 MW, équivalent à 2-3 VL feu. Durée totale 55 min.
4.2 Protocole type « Pack véhicule 60kWh » INERIS
1. Initiation : surchauffe d’une cellule par résistance 500W jusqu’à emballement. Scénario réaliste sans perçage.
2. Instrumentation : 40 thermocouples, analyseurs FTIR pour HF/HCl/CO, pesée en continu, cône calorimètre 10MW.
3. Mesures clés :
– T déclenchement : 135°C cellule, 90s après emballement cellule n+1
– Pic HRR : 7,2 MW à T+14min
– HF total émis : 12 kg pour 60kWh
4. Essais feu : protocoles et résultats INERIS / LCPP / SDIS 13/77
4.3 Schéma 1 : Courbe HRR type pack 60 kWh

Phase 1 : 0-5min : Croissance lente, fumée blanche. HRR <500kW
Phase 2 : 5-15min : Croissance exponentielle. Jet de flammes. Pic 7MW
Phase 3 : 15-40min : Plateau 4-6MW. Embrasement généralisé
Phase 4 : 40min+ : Décroissance. Risque reprise si refroidissement stoppé
Enseignements : Le packaging et le BMS retardent mais n’empêchent pas la propagation. L’eau en brouillard pénètre mieux les packs. Percer le pack est dangereux : arc électrique >400V DC. Privilégier le noyage par les évents constructeur.
4.4 Schéma 2 : Coupe d’un pack batterie Li-ion
Conclusion essais : un VE = 5 à 8 VL thermiques en termes d’énergie. La toxicité et la durée changent la donne.

5. Données statistiques, études de cas et RETEX 2020-2025
5.1 Statistiques France/Europe
| Secteur | Tendance | Facteurs identifiés |
| VE/VHR | 1 feu / 10 000 VE.an vs 1/1300 pour VT. Mais cinétique plus sévère | Accidents VP, charge en sous-sol |
| EDPM | +300% interventions SDIS depuis 2021 | Charge nocturne domicile, batteries non certifiées |
| Stockage/Recyclage | Plusieurs feux majeurs/an en centres de tri | Défaut de tri, broyage de batteries |
| Industrie | Risque majeur entrepôts logistiques | Stockage masse, propagation horizontale rapide |
5.2 RETEX détaillés et enseignements opérationnels
RETEX 1 : Feu de VHR en parking souterrain niveau -2, Lyon, mars 2023
| Phase | Déroulement | Problèmes rencontrés | Enseignements |
| T0 à T+5min | Départ feu sous véhicule en charge. Fumée blanche dense | Pas d’identification immédiate Li-ion par l’appelant | Former les exploitants IRVE à la détection |
| T+8min | Engagement FPT. Reco ARI. Crépitements + jets flamme sous châssis | Accès difficile, chaleur >400°C à 5m. Sprinklers inefficaces | Sprinklers ne percent pas les packs. Il faut 500 L/min mini |
| T+20min | Propagation à 4 VL adjacents. Visibilité nulle | Extraction impossible. Pas de point d’eau grand débit | Prévoir colonne sèche 100mm + raccords pompiers dans PS >500m² |
| T+1h à T+8h | Noyage continu 6 lances. Caméra thermique : points à 600°C | 45 000 L d’eau utilisés. Eaux pH 2 : présence HF | Obligation de rétention + neutralisation |
| H+12 à H+72 | Surveillance. 2 reprises à H+18 et H+36 | Véhicule ne peut être déplacé. Parking immobilisé 5 jours | Zone quarantaine extérieure obligatoire |
Enseignements majeurs PS :
1. Doctrine « Laisser brûler sous contrôle » validée en PS si extraction impossible. Privilégier protection des structures.
2. Besoin de herses de noyage : injecter l’eau sous le véhicule sans exposition.
3. Modification CCH : imposer compartimentage 1h tous les 3000m² + détection thermique.
RETEX 2 : Feu de stockage tampon recyclage, Bouches-du-Rhône 2024
• Cause : batterie de trottinette dans benne DIB. Broyage = court-circuit.
• Cinétique : T0 explosion, T+3min 200m², T+15min 5000m². Propagation par projection de cellules.
• Moyens : 120 SP, 8h d’intervention, 2 km de tuyaux.
• Enseignement : les centres de tri sont les nouveaux « dépôts pétroliers ». Obligation de murs REI 120, détection IA sur tapis, bacs d’immersion à poste.
RETEX 3 : Intervention EDPM dans appartement R+4, Paris 2025
• Victimes : 2 intoxiqués HF graves. Appartement 30m².
• Problème : charge nocturne dans salon, pas de détecteur. Batterie reconditionnée non certifiée.
• Enseignement : risque grand public sous-estimé. Campagne prévention + interdiction charge nocturne sans surveillance.
5.3 Schéma 3 : Périmètre de sécurité en parking souterrain

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5.4 RETEX opérationnels partagés PNRS
• Engager tard = subir : la fenêtre d’action est <5 min après premières fumées.
• Communiquer : identifier et remonter immédiatement « suspicion Li-ion » au CODIS pour adapter la réponse.
• Former : les agents connaissent mal le risque HF et le danger électrique résiduel.
6. Vers une classe de feu « L » lithium-ion : Proposition PNRS
Pourquoi créer la classe L ?
Les classes A-B-C-D-F ne couvrent pas le phénomène : ce n’est ni un solide A, ni un liquide B, ni un métal D pur. Le lithium-ion est un générateur d’énergie qui s’auto-alimente.
Définition proposée classe L : « Feux impliquant des dispositifs de stockage d’énergie électrochimique lithium-ion, caractérisés par un emballement thermique, dégagement de gaz toxiques et risque de réinflammation. »
Conséquences doctrine :
1. Pictogramme dédié sur extincteurs et signalétique
2. Agents spécifiques : solutions aqueuses à additifs encapsulants, priorité au refroidissement
3. Formation obligatoire : module classe L pour ESI, SSIAP, SP
4. Réglementation ICPE : revoir distances, détection, rétention pour stockages >50 kWh
La classe L n’est pas encore normalisée EN2 mais portée par la France au CEN. Objectif 2027.
7. Focus stratégiques par domaine à risque
7.1 Parkings souterrains et VE
Risque spécifique : confinement fumées, évacuation complexe, effet four, proximité autres véhicules. 1 VE = 6 à 8 véhicules détruits.
Recommandations : Sprinklage ESFR + détection thermographique par place. « Zones sacrifiables » IRVE près des issues avec coupure déportée. Interdire charge en R-2/R-3 sans extraction >10 vol/h.
Opportunité : Certification « Parking Lithium-Safe » = valorisation immobilière.
Annexe A : Chiffrage coût complet sinistre VE en sous-sol
Hypothèse : Parking R-2, 200 places, Tesla Model Y prend feu à 3h.
| Poste | Non équipé | Équipé Lithium-Safe |
| Dommages véhicules | 1 850 000 € : 1 VE + 6 VE + 12 VL | 420 000 € : 1 VE + 2 VL adjacents |
| Dommages bâtiment | 2 400 000 € : Structure béton écaillée | 350 000 € : Noircissement localisé |
| Pertes exploitation | 780 000 € : Fermeture 6 mois | 90 000 € : Fermeture 3 semaines |
| Expertise/déconta | 420 000 € : 500m³ eaux HF | 95 000 € : 80m³ d’eau |
| RC/Mise en cause | 600 000 € | 0 € |
| Surprime/Bonus | +250 000 € sur 5 ans | -50 000 € sur 5 ans |
| Total | 6 300 000 € | 905 000 € |
Économie : 5 395 000 €. ROI prévention x21 à x35.
7.2 Doctrine opérationnelle SDIS : Schéma décisionnel VL en sous-sol
• Fumée sans flamme : Reco ARI, lance 500L/min. Repli si T°C >300°C.
• Flamme visible : Eau 1000L/min mini. Pas de mousse. 2 FPT + surpression.
• Embrasement généralisé : Non engagement. Défense des propagations. Let it burn under control.
Annexe B : Fiches réflexes SDIS format 4 pages
P1 RECONNAÎTRE : Fumée blanche, sifflement, odeur âcre → Périmètre 50m, ARI + caméra thermique. Si T°C >150°C : emballement. Ne jamais ouvrir un pack
P2 REFROIDIR : Grand débit ou rien. Débit mini 1000 L/min sous châssis. Durée : 45min mini. À proscrire : mousse, CO₂, poudre
P3 RETIRER : Quand flammes éteintes et pack <80°C. Chariot élévateur vers zone quarantaine extérieure à 10m. Immersion 72h ou surveillance
P4 SÉCURISER : ARI obligatoire, détection HF, décontamination tenues. Eaux 30 à 60m³ = déchet dangereux. Message CODIS type
7.3 Entrepôt logistique : stratégie Lithium-Safe
Scénario majorant : palette 500kg cellules 18650, propagation à l’îlot puis à la cellule.
Doctrine AMDEC : L’objectif n’est plus d’éteindre l’entrepôt, mais de sauver les cellules adjacentes.
Annexe D : Plan de masse entrepôt 10 000m² Lithium-Safe
Postulat : 2000 tonnes de batteries, 10 000 kWh. Objectif : sinistre max = 1 îlot.
• Îlotage : 20 îlots de 100m², 500 kWh max/îlot. Sinistre max 250k€
• Compartimentage : Murs REI 120 entre îlots. Allées 4m
• Détection : Thermographie IR + détection H₂/COV par îlot
• Extinction : Sprinklage ESFR K360 + canon eau téléopéré >3000L/min sur îlot
• Surcoût : +18% = +1,8M€. Gain prime -40% = -60k€/an. Perte max 20M€ → 250k€. ROI : Louable +25%/m². Amorti 6 ans
7.4 Modèle économique : startup d’extincteurs lithium
Proposition de valeur : vendre un « Contrat de tranquillité lithium » : équipement + formation + maintenance + garantie post-sinistre.
Marché : TAM 540M€, SAM 180M€, SOM 3,6M€ à 3 ans.
Gamme : Lithio-One 9L 890€, Lithio-Pro 50L 4900€, Lithio-Safe Caisson 12k€ + abo 120€/mois.
FCS : 1. Certification CNPP/EN 3-7. 2. Preuves vidéo UTAC. 3. Vendre du service, pas un extincteur.
Annexe C : P&L prévisionnel Lithio-Safe à 3 ans
| En k€ | A1 | A2 | A3 |
| CA | 450 | 1800 | 4200 |
| Dont Services | 70 | 360 | 1050 |
| Marge brute | 54% | 52% | 55% |
| EBITDA | -297 | 56 | 780 |
| Résultat net | -310 | 20 | 580 |
| Trésorerie | 190 | 210 | 850 |
Analyse : Intensité capitalistique A1 pour certif. Point mort S2 A2 à 240 clients. Récurrence 25% du CA en A3.
8. Conclusion : de la réaction subie à la maîtrise doctrinale
Le feu de batterie lithium est un feu de 4e génération : énergétique, toxique, réinflammable. Il change la nature de l’intervention et impose un changement de paradigme.
Les 4 axes pour les services et industriels :
1. Anticiper : cartographier les sites à risque : parkings souterrains, IRVE, stockages, recycleurs.
2. S’équiper : lances grande puissance, caissons d’immersion mobiles, caméras thermiques, tenues décontaminables.
3. Former : reconnaître, se protéger, refroidir, surveiller. Intégrer le risque HF et électrique.
4. Coordonner : avec constructeurs pour accès aux fiches secours, avec gestionnaires pour eaux d’extinction.
Thèse générale : le risque lithium n’est pas une fatalité technique mais un enjeu de doctrine et d’investissement. Pour l’assureur, la prévention paie x20. Pour le SDIS, la doctrine sauve des vies. Pour l’industriel, la norme Lithium-Safe devient un actif. Pour la startup, le marché est une création de norme.
Le lithium-ion nous oblige à passer d’une logique d’extinction à une logique de gestion de crise énergétique. La classe L symbolise ce changement. La stratégie n’est plus de subir le feu, mais de rendre la maîtrise de l’emballement.
9. Bibliographie
- PNRS : Notes opérationnelles Feu de batteries Li-ion 2023-2025
- INERIS : Rapport d’essais comportement au feu des batteries Li-ion, 2022
- LCPP : Synthèse essais feux de véhicules électriques, 2024
- GESTES : Groupe d’étude sur la sécurité des technologies énergétiques et systèmes
- SDIS 13, 77, 69 : RETEX partagés 2023-2025